Calé à Çanakkale

Premier article débarrassé de la relecture de Rémi !

D’habitude, nous écrivons nos articles à deux, 500 mots chacun. Arthur corrige les fautes d’orthographe de Rémi pendant que ce dernier enlève les parenthèses à gogo d’Arthur et lui explique en quoi son paragraphe n’était pas tout à fait compréhensible. Cette fois, c’est la liberté  !

Départ de Bougetonboule après une nuit de trois heures pour cause de petite soirée tranquille et histoire de profiter de la collocation de Kadıköy une dernière fois. Rémi part vers l’Est pour Antalya et je me dirige vers l’Ouest afin d’aller voir l’oncle et la tante de Gizem, une amie rencontrée à Istanbul. C’est la première fois que nous nous séparons depuis le début du voyage et bien sûr nous pleurons, nous avons peur, mais nous décidons de surmonter cette épreuve tout en gardant l’espoir que l’autre arrive à survivre.

Je descends dans les profondeurs du Marmaray, le métro sous le Bosphore. Je somnole tout le long mais une dizaine d’arrêts avant le mien, le Marmaray s’arrête et tout le monde descend. Aaaah, les rails en pointillés sur le plan veulent donc dire que la ligne est en construction, et non pas que le métro devient aérien comme je le pensais. Comme quoi c’est toujours bien de lire la légende sur les cartes, j’aurais dû écouter mon papa.

Je reviens en arrière, nouveau métro, puis « metrobüs », bus express avec voie réservée sur l’autoroute qui traverse Istanbul d’Ouest en Est. A chaque fois je dois sortir et repayer, je m’en sors donc pour quatre fois le prix initialement prévu mais j’arrive après 2h à l’endroit de stop repéré sur hitchwiki.org.

Istanbul s’étend sur tellement de kilomètres qu’il est irréaliste de vouloir sortir en une fois. J’ai l’impression que la meilleure technique est tout simplement de se mettre sur le bord de l’autoroute, là où les voitures peuvent plus ou moins s’arrêter, et d’avancer voiture par voiture à coup de dizaines de kilomètres. Les Trucs ne sont pas vraiment gênés pour s’arrêter au milieu de l’inarrêtable, l’autoroute ne pose donc pas vraiment de problème, toute proportion gardée bien entendue !

En début d’après-midi je suis à Tekirdağ, qui semble bien loin du metrobüs bondé d’Istanbul. Il fait froid, mais le grand soleil rend la chose très supportable. Posé devant l’usine de rakı, eau-de-vie de raisin aromatisée à l’anis, ça pue bien la mort ! J’attends un long moment, et finalement me rend compte que je n’attends pas sur la route que je voulais prendre. Je rejoins cette dernière à pied et me fait prendre en cinq minutes. Comme une grande partie des Trucs, mon chauffeur ne parle pas un mot d’anglais. Il tente de m’expliquer quelque chose, et croyant m’arrêter pour une pause pipi, je me retrouve dans la mosquée du village à prier. Ensuite il me paie le Balıkçı, restaurant de poisson. Et bien sûr, après le repas, un autre petit coup de prière.

Bien qu’agnostique et tout de même spirituel, l’acte de prier sans conviction ne me dérange pas vraiment, je le prends comme une expérience. Cependant, en sortant de la mosquée, il fait nuit et ça c’est pas cool. J’essaie tant bien que mal d’expliquer à tous les fidèles encore présents « otobüs yok, OTOSTOP« . Je veux pas prendre le bus, je veux faire du stop. Non, je vais pas me faire attaquer par les chiens. Et non, je veux pas que tu me donnes tes chaussures, j’ai ce qu’il faut. C’est peine perdue, et le chauffeur me ramène à Tekirdağ, insiste pour me payer le bus. Impossible de négocier quoi que soit, alors je monte dans le bus et je m’endors. Je me réveille lorsque le bus monte dans le ferry qui me fait passer de l’Europe à l’Asie, je vais prendre l’air sur le pont. Sur le port, Sedat, Nürsel et une amie arrivent en trombe pour me prendre et m’amènent chez eux. Anglais limité de leur côté, « turkçe çatpat », « un peu turc » du mien, mais à force de dessins nous nous laissons dériver sur tous les sujets autour d’un petit plat chaud.

Le lendemain, visite de Çanakkale et de sa réplique merveilleuse du cheval de Troie, utilisée dans le film américain de 2004. Çanakkale est fière d’avoir été le lieu où les troupes et bateaux français, anglais et australiens ont été stoppés pendant la Première Guerre Mondiale, et ça se voit. Je me balade hors des sentiers battus et me retrouve vite dans une sorte de ghetto, plein de couleurs, d’ordures et de robes roses en séchage grâce aux barbelés du camp militaire voisin. Le soir, je participe à la répétition de chants folkloriques turcs avec mes hôtes ! Sedat me montre la météo des prochains jours sur la route que je veux prendre. Il n’y a que des températures négatives jusque Antalya et des pointes à -10°, voire -14° la nuit. C’est une vague de froid globale sur toute la Truquie. J’ai pour tout équipement un pull et une veste de pluie légèrement coupe-vent, no problem pour les guerriers de l’extrême.

Quand je pars le lendemain, ils me donnent des fruits mais surtout ils me présentent à mes nouveaux amis : gants, bonnet et écharpes d’un magnifique gris très tendance du temps de l’URSS. J’essaie de refuser et je rendrai compte par la suite que j’aurai eu tort d’avoir réussi à les convaincre. J’arrive à Troie grâce à mon pouce, mais l’entrée est trop chère et même mon admirable capacité de persuasion ne fera pas chavirer le cœur du guichetier en ma faveur.

Alors je continue et me retrouve sur la route de campagne d’Alexandrie de Troade et d’Assos, villes « antik » comme tous les Trucs s’efforcent de me faire comprendre. Probablement très visitées en été, les routes sont maintenant vides. Toutes les demi-heures, une voiture. Mais à chaque fois elle s’arrête, et une fois sur deux m’offre un « çai » – un thé ! Il doit faire aux alentours de 0° mais le soleil brille sans aucun nuage, Renaud et Massilia Sound System vont m’accompagner grâce à quelques paroles de chansons imprimés auparavant. Je marche, je chante, je visite les ruines sur le côté de la route jusqu’à ce qu’une voiture passe et m’amène un peu plus loin, et de là je me remets à marcher et chanter. Le paysage est sublime. Imaginez un gazon bien vert sur lequel des géants auraient joué à la pétanque avec des rochers de toutes les tailles et auraient oublié de range leur bordel ensuite. De temps en temps, une vue imprenable sur la mer, le soleil de fin d’après-midi se reflétant dedans. « Çok güzel, doğa dağ denize güzel » – Très beau, nature montagne mer beau.

Peu après la tombée de nuit, je me fais poser sur la route principale. Une fois le soleil parti, fini la caresse du vent. Ce dernier devient agressif, mais j’arrive à rejoindre une route encore plus grosse qui mène à Izmir, la grosse ville de la côte Ouest. Je suis toujours à 200km de la ville, je n’ai aucune idée où dormir et il commence à neiger. Je me dis qu’il serait temps de trouver un coin où passer la nuit au chaud, quand sorti de nul part, un vieux papi me prend et me dépose 200km, un kebab et une çorba plus loin au milieu de l’autoroute. Il est trop tard pour aller toquer aux portes des maisons, je décide de continuer inch’Allah. A l’embranchement, je trouve en 5 minutes encore une voiture puis un camion pour Aydın. Ici il ne neige pas et je trouve refuge sur le balcon d’un appartement à vendre du rez-de-chaussée. Nuit fraîche, mais très supportable, -4° apparemment.

Impossible de se lever avant 11h30, j’étais beaucoup trop bien dans mon duvet, mais il est temps de repartir. Au fur et à mesure des voitures, les montagnes enneigés se dessinent, et je me retrouve bientôt les pieds dans la neige. Je croyais ne pas revoir la neige avant un moment, et cette douce vague blanche est un bonheur visuel ! Petite galère à la sortie de Denizli, je commence à me dire que je n’ai pas envie de repasser une nuit dehors, et qu’il est toujours possible de rejoindre Antalya ce soir. Alors je prends mon turc à deux mains et je me place au feu rouge, sautant de voiture en voiture et après dix minutes je suis hors de la ville.

Nous attaquons la grimpette de la montagne tandis que sur notre droite se trouve une file de camions, bloqués le temps de mettre les chaînes. Bien qu’étant une route principale, la voie n’est pas du tout déneigée, elle est à peine tassée. Je suis posé au niveau du col à l’intersection entre deux routes, loin de tout village et il fait nuit. Une fois le coucher de soleil sur la neige admiré, je me dis qu’il serait quand même bien temps de trouver une voiture. J’avais repéré une station essence juste avant au cas où, mais je commence par allumer ma lampe frontale, clignotant rouge en marche (t’as vu maman je fais attention). Vu l’état de la route, les voitures roulent lentement, et ce n’est qu’une question de quart d’heure avant de trouver un chauffeur. Finalement, à 170km d’Antalya, je trouve mon champion qui me dépose à cinq minutes à pied de l’appart.

Enfin, l’aventure n’est pas finie. Car la porte de la montée d’immeuble est fermée, et je n’ai aucun numéro de téléphone. Je vois de la lumière qui sort par la fenêtre du 3ème et je demande donc à un jeune « telefon internet var ? » pour envoyer un email tout en lui montrant la porte fermée. Celui-ci me répond en anglais, imaginez ma surprise après quatre jours sans avoir rencontré un seul Turc anglophone ! Il m’invite dans sa collocation d’étudiants pour un café turc en attendant la réponse des mes indignes amis. Mais bon, ce sont des geeks, alors ils ne tardent pas à répondre à mon email et après avoir promis à mes nouveaux coupains que l’on ferait un repas turc-dessert français, puis la revanche repas français-dessert turc, je retourne dans mon chez-moi. Il y a deux nouveaux habitants temporaires, mais qui repartent le lendemain !

Alors, c’était bien cet article sans Rémi ?

Görüşürüz, n’oubliez pas de faire du ski pour moi et si vous pouviez me faire parvenir une veste d’hiver ce serait parfait !

2 réponses à “Calé à Çanakkale

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