On a pensé à un turc

Après avoir abandonné nos fans pendant deux mois pour cause de vagabondage intensif, nous prenons enfin le temps de vous parler de la Turquie.

Maintenant au sud de Chypre après 3 mois passés en Turquie, quelque chose nous manque : la bouffe ! Et ouais, pas facile de perdre du poids quand on est deux mois devant son ordinateur à enchaîner les ciğ köfte et les gözleme, avec de l’halva et des baklavas pour dessert, et le fameux mix tahin-pekmez en petit déj. Et encore, ce serait facile si Simona n’était pas aux aguets à chaque petite faim pour nous préparer un petit plat venus tout droit de Graisse avec les produits du marché. C’est d’ailleurs chaque semaine au grand marché couvert d’Antalya que nous faisions le plein de fruits, légumes, fromages et autres délicatesses locales comme le Redbull turc, la caroube. C’est si facile de se procurer des produits frais et locaux et bien souvent délicieux, qu’en trois mois nous ne serons allé au supermarché que pour faire le plein de PQ. Un rêve de débauche de nourriture, mais aussi un enfer quand la fille au fromage dégainait son sourire et ses yeux pour nous faire repartir avec notre tonne de fromton. « Did we buy some dates? No », ok let’s go pour de quoi tenir la semaine. Un arrêt chez Mister Olive pour la dégustation et on repart avec nos 2kg pour les apéros de la semaine.

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Enfin, apéros pas trop car si la bouffe est à des prix défiants toutes les concurrences, la bière est loin de faire la maline par rapport aux prix de sa voisine bulgare par exemple. En fait, on se demande comment les Turcs que l’on voit boire dans la rue font pour se payer de l’alcool plus cher qu’en France avec un salaire environ trois fois inférieur…

Avant d’aller se coucher, une tradition s’installe. L’alcool étant trop cher, et la ville d’Antalya un peu trop ennuyeuse, nous avons investit dans une chicha afin de pimenter notre quotidien. Nous nous asseyons sur notre terrasse installé dans nos duvets douillets, décapsulons une bouteille de Marmara, la bière la moins chère qu’on a pu trouver, nous nous essayons aux ronds de fumée de plus en plus parfait avec notre chicha, et regardons les Guignols sur l’ordinateur qui nous reconnecte directement avec le pays aux 300 fromages.

Lors des attentats chez Charlie Hebdo, nous suivons les événements depuis notre balcon. Et jusqu’en Turquie l’attentat aura eu des répercutions, la plupart des locaux ne savent pas exactement de quoi il retourne, il faut dire qu’un seul journal d’opposition a osé reproduire les caricatures de Mohammed. On ne peut pas dire que le gouvernement turc, de plus en plus conservateur et pro-islamique, soit très fort en terme de liberté de la presse, la Turquie étant d’ailleurs le pays au monde avec le plus de journalistes incarcérés. La façon de gouverner d’Erdoğan n’est pas des plus appréciées parmi les Turcs que nous avons rencontrés : il prône un retour à un Islam plus fondamentaliste, fait pousser des mosquées dans toutes les villes et même dans les universités, ce qui est un peu étrange de la part d’un des tout premiers pays laïcs.

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Quand Moustafa Kemal ‘Atatürk, littéralement « Père des Turcs » a bâti en 1923 la Turquie actuelle sur un Empire Ottoman en déclin, il a très vite entamé toute sorte de réformes relativement avant-gardiste, comme sur le droit des femmes et la laïcité. Depuis 12 ans maintenant, c’est l’AKP et Erdoğan qui gouvernent la Turquie et c’est un vrai retour en arrière pour tous les partisans d’Atatürk et de la laïcité. Les lois deviennent de plus en plus strictes, les taxes sur l’alcool augmentent (çok çok problem, grand grand problème), l’Islam reprend une part importante dans la société et dans tout ce qui est officiel. A Istanbul et dans les grandes villes, la tendance est nette : les gens sont contre ce gouvernement qui a toutes les chances de repartir pour un mandat aux prochaines élections. Dans les zones plus reculées, les efforts d’investissement pour le développement paient et les votes vont en faveur d’Erdoğan. Tous ces investissements se traduisent par un envahissement de la côte de milliers d’hôtels et dans les villes de magnifiques immeubles en parfait désaccord avec l’architecture traditionnelle et les superbes paysages turcs.

La Turquie est un pays remplie de paradoxe. Mais bon, c’est peut-être comme tous les pays au final ? Quand on voit Istanbul, tous ces bars, les squats qui se mettent en place depuis les manifestations de Gezi, on voit des gens ouverts sur le monde et on se sent comme dans beaucoup de villes européennes. Les campagnes elles sont toujours trente ans en arrière, un peu figées dans le temps. Les gens sont partagés entre une envie d’intégration à l’Europe et continuent d’avoir une culture turque très forte. Les jeunes mettent tous la ceinture de sécurité alors que cette dernière est parfois carrément coupée dans la voiture des vieux.

Il y a aussi une vrai différence entre l’est et l’ouest de la Turquie. Notre voyage nous a emmené brièvement au Kurdistan. Le Kurdistan est une région géographique et culturelle majoritairement peuplée de Kurdes qui se partagent entre quatre pays, la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie, le Kurdistan Turc n’étant pas reconnu par le gouvernement. Depuis la création de la République Turque, les Kurdes sont victimes d’énormes discriminations; particulièrement sous la gouvernance de Kemal, mais encore maintenant. Lors de notre passage à Urfa et Mardin en Kurdistan turc nous avons pu en apprendre beaucoup sur ce peuple et son combat. Les villes que nous avons visitées ont tout de suite dénoté avec ce que nous avions vu dans le reste de la Turquie, plus authentiques, plus orientales et moins européennes. Et elles étaient clairement les plus belles villes que nous avons vu en Turquie, les autres n’étant qu’un entassement de vieux et nouveaux immeubles construits à l’arrache.IMG_1038

Nous avons aussi beaucoup discuté du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, organisation qui mène une guérilla armée contre la Turquie pour plusieurs revendications. Ils se sont récemment rendu célèbres pour avoir libéré la ville syrienne Kobané de l’occupation de l’État Islamique notamment grâce à leur régiment de femmes soldats. Là où dans le reste de la Turquie les statues d’Atatürk fleurissent de toutes parts, et où toute la population le porte comme une idole, ici en Kurdistan nous découvrons l’autre face du « Père des Turcs » qui a entre autres massacré les Kurdes durant sa présidence. Alors que les Turcs sont serviables et généreux, c’est encore pire au Kurdistan ! On a aussi l’impression que les Kurdes sont plus au courant de ce qui se passent dans le monde, peut-être grâce aux combats menés depuis des années déjà et qui les rend sensibles à différentes causes en les faisant réfléchir. Ce qui ne change pas, c’est l’imperturbabilité que ce soit des Turcs ou des Kurdes. On peut tout à fait faire du stop à cinq personnes, neige sur la route et avoir une voiture avec déjà deux personnes qui s’arrête ‘problem yok’ pas de problème, de même que l’on peut dormir à six sur le toit d’un hôtel en construction à Alanya et se réveiller le matin sous les sourires des constructeurs avec pour seule remarque du manager « vous êtes mes premiers hôtes », ou être trois mecs sur l’autoroute la nuit et arrêter un camion avec facilité. De manière générale les turcs sont vraiment hospitaliers et le stop est d’une simplicité exceptionnelle. Conseil du jour : si vous avez faim en Turquie, allez faire du stop ! Environ une personne sur deux qui nous prend en stop nous invite à manger au resto ou au moins à boire le çai.IMG_1146

Le çai (prononcer « tchaille »), thé en turc, est une véritable institution, peu importe où vous êtes en Turquie vous trouverez un endroit où en prendre un. Et même de nombreux vendeurs ambulants passent un peu partout tenant leur plateau suspendu, rempli de verres de çai, se balançant au rythme de leurs pas. Les verres de çai sont typiques, exactement les mêmes dans toute la Turquie, en forme de tulipe, probablement étudiés pour qu’ils ne se renversent pas.

Les Turcs ne parlent en général pas un mot d’anglais, ne connaissent même pas le mot « no », ou alors ils savent juste dire « where are you from ? ». En faisant du stop, on apprend à imiter le bébé pour demander s’ils ont des enfants, et on apprend petit à petit le turc, langue plutôt facile. En 3 jours de stop, on apprend beaucoup plus qu’en étant un mois à Antalya à quitter l’appart seulement pour acheter du pain. On s’est donc débrouillé pour avoir des conversations, certes souvent basiques, mais pas tout le temps. En fonction du talent explicatif de notre conducteur et d’un peu d’internet sur le smartphone, on pouvait même aller très loin. Et lorsque qu’une personne s’arrêtait et parlait anglais, là c’était un peu un truc de malade, la surprise totale quoi, et l’on se permettait de poser toutes nos questions jusque là restées sans réponses. Ce qu’on a aussi remarqué, c’est que la radio avait beau jouer souvent les mêmes musiques, c’étaient rarement celles de nos radios. Et que la télé, allumée dans toutes les maisons et tous les snacks, jouait principalement des séries de production turque entre les émissions d’information et vidéos d’accidents de voiture. La Turquie a une sorte de culture locale de masse en fait. Premier producteur de série au monde, et oui, avant les États-Unis, elle jouit aussi d’une scène musicale énorme, à Istanbul ou ailleurs. Les gens savent chanter et le font, que ce soit dans la rue ou dans les voitures qui nous prennent. Les bars ont souvent des soirées live avec Monsieur Moustache jouant sur son bağlama. De même pour la nourriture, bien que les super pains de mie et le Nutella arrivent dans les supermarchés, les Turcs restent fidèles aux simits et aux œufs-tomates-concombres du matin.

Voici donc les quelques réflexions et impressions générales que nous avons eues en Turquie. On a vraiment aimé voyager en Turquie, pays dans lequel nous avons encore beaucoup à découvrir. Tout particulièrement nous aimerions explorer plus en profondeur le Kurdistan, région dans laquelle notre bref passage nous a laissés sur notre faim. Au retour de notre voyage nous irons dans la forêt nous entraîner un peu avec un régiment du PKK.

Dans un prochain article nous vous parlerons un peu plus du trajet qu’on a fait en Turquie, à base de squat de château en ruine, chicha dans des hôtels en construction et camping dans la neige. Tout ça agrémenté d’incroyables nouveaux protagonistes, que nous sommes sûr que vous adorerez !

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Galerie Turquie

Sélection de nos photos prises pendant nos trois mois en Turquie.

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