Egyptogramophologie

La première chose que nous voyons quand notre ferry nous dépose à Nueiba après nos quelques semaines en Jordanie, c’est une pyramide, oui le truc pointu là. Mais pas celle qu’on voit sur les cartes postales, ici c’est un bâtiment en métal un peu vieux avec des vitres sales. Nous avions lu que l’Egypte était un des pays qui avait le coût de la vie parmi les moins chers du monde, et la pauvreté nous a frappés quand nous nous sommes baladés entre les maisons de Nueiba dont, en général, une moitié est cassée et l’autre moitié pas finie. L’Egypte que nous allons découvrir semble bien différente de celle d’Astérix et Cléopâtre.

"Dromadaire dans son environnement naturel." "Camel in his natural environment."

De la grande pyramide en pierre à la petite pyramide en métal rouillé. Keskissépassé ?

Après que les chasseurs-cueilleurs aient épluché tous les bosquets des environs, ils ont commencé, à partir de -10 000 (à peu près hein), à se dire que ce serait bien de se poser un peu. Ils ont donc commencé à inventer l’agriculture puis l’écriture, à mettre en place tous pleins d’empires et à changer de pharaons souvent, se faire envahir par les Perses, les Ottomans and co, et à construire des pyramides, dont celles bien connus de Gizeh en -2 500. Nous allons vous laisser lire l’histoire de l’Egypte antique pour ceux qui veulent en savoir plus.

Le contrôle de l’Empire Ottoman tombe en 1914 pour faire place à un protectorat britannique jusqu’à ce que Nasser force pendant les révolutions de 1952 le roi Farouk à quitter le pouvoir. Nasser a été un grand acteur de cette époque rêvant d’une plus grande unicité des états arabes (panarabisme) et le moteur d’une grande vague de libéralisation de l’Egypte. Très autoritaire, ce qui lui a par ailleurs été souvent reproché, il a réussi à mettre en place toute une série de réformes concernant entre autres l’éducation, la place de la femme, la sécurité sociale, une nationalisation de grandes entreprises dont le canal de Suez. A la fin de son mandat, qui correspond aussi sa mort (et oui faut pas se stresser comme ça), la situation économique de l’Egypte est critique et celle-ci est loin d’être sortie de la pauvreté, mais elle est entre-temps devenue le centre culturel du monde arabe et très influente sur le reste du monde. On nous a dit que « les livres étaient écrits en Egypte, imprimés au Liban, et lus en Iraq» !

"Il y a beaucoup de vieux et beaux bâtiments au Caire que l'on trouve au hasard." "There are many old and nice buildings in Cairo you step randomly upon."

S’ensuit une décennie de Sadat, dont l’une des (seules) principales réussites est la reprise du Sinaï et un traité de paix avec Israël, qui se fait assassiner par un extrémiste. Moubarak prend le pouvoir de 1981 jusqu’aux récentes révolutions du Printemps Arabe en 2011.

Pendant toutes ces années, différents groupes extrémistes ont fait leur chemin en Egypte, notamment les Frères Musulmans. Depuis 1980, les attentats contre les touristes et les officiels sont relativement courants et Moubarak a bien du mal à contenir à la fois le sentiment de terreur qui envahit le pays accompagné d’une croissance énorme d’une population, qui, comme beaucoup de populations sur terre, aimerait bien travailler et s’alimenter un peu quand même.

En 2011 les Egyptiens en ont gros sur le pois chiche, c’est la révolution qui éclate. L’état d’urgence permanent, le manque de liberté et de justice, les abus des forces policières, la corruption et le prix excessif des biens de première nécessité comme le pain sont tous des facteurs du déclenchement de cette révolution. Les manifestants occupent les villes scandant « pain, liberté, justice sociale ! » et réclament la chute de Moubarak. Celui-ci finit par fuir le pays car les manifestations sont devenues trop importantes et les Frères Musulmans établissent leur contrôle du pays à travers Mohamed Morsi qui place à des postes importants un p’tit paquet de la bande. Mais bon, il ne restera pas longtemps sur son trône car Abdelfatah Khalil al-Sisi lui fera un sympathique coup d’Etat, comme ça, tranquille, en juillet 2013. Les Frères Musulmans, organisation reconnue terroriste par de nombreux gouvernements, est un ennemi puissant pour Sisi qui fait décimer ou emprisonner des centaines de partisans pendant les manifestations.

"Barrage anti-terroristes/anti-manifestants au centre-ville du Caire." "Downtown road block for terrorism and manifestation control."

C’est à ce moment qu’untourdeuxsinges débarque dans la place pour régler le conflit, comme à son habitude. Notre article est un peu à lire comme si nous étions en juillet 2015 car les choses changent vite en Egypte. Quand nous avons traversé le pays, le gouvernement égyptien était en pleine guerre contre les Frères Musulmans, tous ses partisans et affiliés. Par exemple, une amie de nos hôtes au Caire, étudiante en échange universitaire, s’est fait virer du pays alors qu’elle rédigeait son mémoire sur les Frères Musulmans et en ayant rencontré quelques-uns. L’Egypte est traditionnellement un pays très militarisé et en ce moment, les militaires sont encore plus en forme que d’habitude. La liberté de la presse est quasiment inexistante.

Nous, on arrive là-dedans avec nos beaux idéaux, que régler les problèmes en tuant des gens n’est jamais une solution, que les médias ne peuvent être censurés peut importe l’enjeu, et autre blabla de jeune européen. Des discussions que nous avons eues, surtout au Caire, la réalité ne semble pas si simple. Les manifestations et les diverses attaques avaient alors créé un vrai sentiment de terreur pour l’Egyptien, et surtout le Cairote moyen. La prise en charge de l’État par l’armée a vraiment calmé le jeu et amélioré la situation tendue, au prix de tous les journalistes et blogueurs enchaînés (au sens propre et au sens figuré) et de nombreux Frères Musulmans tués.

Alors, on l’a vu, c’est un peu le bazar en Egypte en ce moment.

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Pénurie de tourisme et renfort de sécurité

Sur la route entre Nueiba et Dahab, la « Mecque hippie d’Egypte », incroyable zone de plongée qui a rendu la ville très touristique, nous faisons la course avec un chameau qui s’est retrouvé sur la route et nous nous arrêtons avec émotion à notre premier check-point égyptien. Ce ne sera pas la seule fois, loin de là, que nous nous ferons arrêter. S’ensuit un contrôle de papier pour vérifier que nous ne sommes pas des méchants terroristes (et oui, l’État Islamique est présent au Sinaï), et la mer Rouge s’ouvre de nouveau à nous. Surprise ici, le centre touristique auquel nous nous attendions est quasiment vide de touristes ! Tellement vide que nous arrivons à avoir, en négociant sans que ce ne soit vraiment notre intention, une chambre à un prix tellement ridicule que nous nous demandons si le propriétaire ne perd pas de l’argent en nous hébergeant. Depuis le printemps arabe, l’Egypte qui base une bonne partie de son revenu sur le canal du Suez et les touristes, s’est vue désertée par ces derniers pour le bonheur des pharaons qui sont enfin tranquilles dans leurs pyramides. Les énormes bateaux qui font les croisières sur le bord du Nil sont tous à quai. Les touristes ont pris peur et ont opté pour des destinations plus calmes, comme le Nord-Pas-de-Calais, alors que la police et l’armée font pourtant de leur mieux pour sécuriser les périmètres. Tout au long du pays, notre style de voyage nous a permis d’avoir des relations très intéressantes avec la « boulice » comme ils disent par ici. L’Egypte a tellement peur pour son image qu’il arrive quoi que se soit à un touriste que les policiers, voulant sûrement le mieux pour notre sécurité, nous interdisent de camper et nous font dormir au poste, ou nous interdisent le stop et nous paient le train ou le bus. Et puis en même temps, nous étions suspects à faire du stop, alors faisant leur devoir, ils nous arrêtaient à tous les check-points. Et puis des fois c’était juste pour faire les cowboys que, nous apercevant, ils nous poursuivaient dans leur belle voiture blindée pour interdire à notre chauffeur de nous déposer où que ce soit avant d’atteindre Suez (hors du Sinaï, et donc plus tranquille). En fait, c’est simple : il y a les endroits pour touristes, là c’est un peu nul, mais on a le droit d’y être. Et tout ce qui a entre deux sites touristiques est, pas en théorie mais en pratique, « interdit » au voyageur. L’Egypte avec notre style de voyage est difficile et fatigante, surtout dans nos relations avec la boulice.

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De l’agressivité, de la tension, et de l’hospitalité

Mais fatigante aussi dans nos relations avec les rabatteurs de restaurant ou de centre de plongée qui ne sortent de leur sieste que pour nous sauter au cou, nous proposant des bonnes affaires de plus en plus folles, ou des tours en calèche avec des fevaux chaméliques. Euh non des chevaux faméliques. Comme nous sommes « pas autorisés » à rester dans les zones non-touristiques, nous n’avons presque que des relations monétaires avec les locaux. La négociation, talent que ni Rémi ni Arthur ne possède, est courante ici. Mais les vendeurs ne jouent pas vraiment le jeu : quand nous avons négocié le prix du pain le premier jour, nous revenons les jours d’après et le prix passera encore du simple au double. Les prix sont en fait complètement aléatoires et à chaque que l’on veut acheter quelque chose on doit s’y préparer. Pendant plusieurs jours à Aswan, plusieurs fois par jours, nous traversons le Nil dans un petit ferry, et à chaque fois il faut qu’on s’énerve parce qu’on connaît le prix que payent les locaux et c’est ce prix là qu’on aimerait bien payer. (S’énerver est une technique qui marche super bien d’ailleurs dans toutes relations égyptiennes.) Et les Égyptiens (comme les Jordaniens) tenteront toujours au petit bonheur la chance de tirer un peu d’argent du touriste : par exemple quand nous venons camper sur la plage à Nueiba le premier soir, les gens du coin essayent de nous faire payer, et puis quand ils comprennent qu’on ne payera pas, ils deviennent tout à fait sympas et nous laissent dormir où on veut.

"Les bateaux à Aswan qui font la traversée du Nil, entre la ville et les villages Nubiens. A droite sur l'image, le "Love Baot"." "The boats in Aswan crossing the Nile, between the city and the Nubian villages. On the right in the picture, the "Love Baot"."

La tension de fin de Ramadan, car les gens sont fatigués, ajoute beaucoup d’agressivité entre les gens et dans nos relations avec les vendeurs. Au Caire on verra plusieurs fois par jour des altercations qui bien évidemment attirent tout le quartier. Ici, on adore se mêler des affaires des autres. Les Egyptiens ne semblent aussi pas du tout avoir la même conception du sommeil que nous autres. Ils arrivent à dormir n’importe où, et c’est tout à faire normal de réveiller quelqu’un n’importe quand, à n’importe quelle heure, pour n’importe quelle raison. Par exemple les policiers qui nous ont empêchés de camper et nous ont fait dormir au poste nous réveillaient toutes les heures pour nous poser des questions comme « mais en fait vous financez comment votre voyage? ».

Et en même temps cachée parmi tous ces aspects difficiles de l’Egypte, on retrouve toujours cette hospitalité et cette gentillesse des gens. Alors que le concept européen du stop est inconnu, les voitures s’arrêtent pourtant rapidement et nous continuons facilement de voiture en voiture. Bon, après ils ont toujours pas compris alors ils nous déposent à l’arrêt de bus, mais l’intention y est ! Quand nous cherchons la plage publique à Cherm el-Cheikh pour y passer la nuit, la première réponse est « non non pas possible ». Cinq minutes et une légère négociation plus tard, nous voilà à dormir le nez face à la mer, les gens des alentours nous apportant plus de nourriture que nos trois estomacs peuvent en engloutir, et même à chacun deux bières du bar d’à côté.

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Conservatisme et autres mondes

Nous en parlons un peu dans notre article sur la Jordanie, et en Egypte aussi nous nous faisons aussi inviter plusieurs fois à manger pendant l’Iftar, que ce soit sur le trottoir entre les voitures du Caire, avec des bédouins au milieu du désert du Sinaï ou avec les policiers du check-point. C’est la tradition : lors du Ramadan tout le monde, surtout le voyageur, doit pouvoir manger lors tombée de la nuit. Cette tradition religieuse n’est pas le seul signe d’un conservatisme fort en Egypte qui est en total opposition avec les univers d’expats et touristiques. Alors que pendant l’époque de Nasser la société était bien plus ouverte, elle s’est tournée à nouveau vers des valeurs plus proches de l’Islam en essayant de se séparer de l’influence occidentale. La plupart des femmes sont couvertes, et un pourcentage impressionnant le sont beaucoup (niqab and co). Les bars ne sont, légalement, pas autorisé à servir de l’alcool à des citoyens Egyptiens en période de Ramadan, peu importe s’ils sont musulmans ou autre, ce qui fait que les Egyptiens chrétiens doivent suivre cette loi. Les bières que nos gentils hôtes de la plage de Cherm el-Cheik nous ont offertes nous semblent donc à la limite de la loi. Mais les « parcs à touristes » sont des exceptions, tout comme les « rooftops » (toits) des hôtels de luxe qui sont une fourmilière à expatriés. La ville de Cherm el-Cheik, un Russoland géant, est une grande roue de hamster pour Russes et British qui viennent acheter des souvenirs en plastique et regarder de faux derviches tourneurs. Et là, la loi égyptienne ne s’applique pas vraiment, tout comme à Dahab dont nous avons parlé précédemment.

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Nous devons aussi subir de temps en temps quelques remarques sexistes quand nous voyagions avec notre amie Marie, ou ce classique prêcheur qui veut que tu lises le Coran, soit persuadé que tu deviendras une meilleure personne si tu le fais, soit parce qu’il a peur pour toi lorsque tu te retrouveras devant la Mort sans t’être précédemment converti.

Nous avons parlé de la pauvreté qui nous avait frappée à Nueiba, mais il y a une autre chose qui nous a étonnée : c’est cette énorme mosquée, neuve et propre, brillante et pimpante, toute entourée de ces maisons brinquebalantes et de cette pauvreté.

Que j’te trimballe des poules, que j’te trimballe des pastèques

En voyageant ici, il y a quelque chose auquel on ne peut échapper et qui semble être au cœur de la culture égyptienne : le bazar. Alors oui, y’a le bazar originel, là où on vend des galabiyas et des épices, mais nous on parle du bazar, du bordel quoi. C’est l’image pour nous de l’Egypte : des gens de partout à toute heure, des voitures qui klaxonnent, du bruit, des chameaux sur la route, des chèvres au milieu du soukh du Caire, et mille autres choses incroyables dont le Caire est une parfaite illustration. Au Caire, quand tu ne sais pas quoi faire, vas simplement te balader dans la rue car ce qui s’y passe est un théâtre géant. Tellement impressionnant qu’en une demi-heure, ton cerveau est surpassé par toute cette agitation ! Nous avons eu la totale avec la fin du Ramadan, où tout le monde est nerveux et fatigué, et où les gens arrêtent de dormir la nuit. Alors les gens s’embrouillent à longueur de journée, ou bien dorment DE PARTOUT, dans les endroits les plus improbables.

"Le Caire est une ville très agréable pour les piétons, et la circulation y est très bien régulée comme vous pouvez le voir." "Cairo is a very nice city for pedestrians and car circulation is very well organised as you can see."

Le Caire est considéré comme la ville la plus bruyante au monde, et de notre expérience, c’est vérifié ! Ici il vaut mieux se dire que les klaxons sont des chants de petits oiseaux mignons, bien qu’on finisse par s’y faire (un peu). Les bars à chicha présents un peu partout dans la ville sont souvent bondés, et le chaos qui y règne est très organisé, avec des serveurs qui passent voir chaque cinq minutes si ton charbon brûle encore, et dont l’un d’eux passe sa nuit à seulement préparer les chichas à la chaîne. On y boit du thé, on y discute politique, on essaie d’interpeller les serveurs pour leur faire des blagues. Et bien sûr, que des hommes ou des étrangères.

Traverser la route au Caire, c’est un sport, un art. On traverse la première file, puis on s’arrête le temps que deux bus nous passent devant et derrière, on fait 3 pas, la voiture nous évite, on avance à nouveau. Ceux qui sont vraiment bons ou nés au Caire développent un sixième sens et arrivent à calculer instinctivement la manière de marcher pour, sans changer d’allure, passer entre toutes les voitures qui elles vont toute à des vitesses différentes ! On a essayé, mais pas tout le temps réussi. Et au milieu des voitures, il y a une espèce très spéciale, le livreur-de-pain-sur-vélo. C’est quelqu’un, qui sur un vélo, zigzague entre toutes les voitures (ce qui est déjà un exploit en soi), mais en même temps transporte sur sa tête une grille en bois de 3 mètres de long soutenant une pyramide de pain. Cela permet au pain de refroidir et au livreur de ne pas se brûler entre la boulangerie et l’endroit où il doit l’apporter.

"J'ai jamais vu quelqu'un distribuer autant de pains à la fois." "Who wants sooooome breaaaad???"

Voici notre Egypte, article écrit avec pas mal de recul car nous y étions il y a plus de 7 mois !

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