Jordanie 1/2 – Du poisson dans le désert

Salut les jambons et les saucisses végétariennes. Deux mois et demi seulement après avoir quitté la Jordanie, c’est avec outrecuidance et oronymie que nous vous offrons la première partie de nos périples jourdains. Nous avons décidé de changer un peu notre style d’écriture et de jongler avec les pronoms personnels, confondant nos points de vue en un seul personnage. Ça vous en bouche un coin-coin ?

Jusqu’à ce qu’on me pose à la frontière entre Israël et la Jordanie, tout allait bien. Et puis là c’est devenu la fête à la bêtise, aux bureaux et aux files d’attente, aux douaniers légèrement stupides qui tamponnent mon passeport alors que j’avais bien demandé de le faire sur un papier séparé. Et à la sortie, la foire aux taxis en tout sens, le fameux effet frontière. J’arrive à trouver un camion qui traverse doucement les petits villages jusqu’à Amman. BOUF, je prends une claque ! La Turquie m’avait surpris sur pas mal d’aspects, mais était restée en comparaison très européenne, on était loin de cet amas d’ânes et son lot de bordel, certaines routes ayant une plus grande proportion de trous que de bitume. De chaque côté les gens étalent leurs gadgets en plastique décoloré par le soleil, leurs barres chocolatés brillantes et leurs légumes poussiéreux mais magnifiques. Après utilisation, chaque emballage est soigneusement rangé pour occuper tout l’espace public, les bords de route étant bien sûr les privilégiés des paquets de chips et de cigarettes.

A Amman je repère le jeune qui a la démarche la plus détendue. Marie que je devais retrouver ne donne aucun signe de vie, donc après avoir imaginé pendant un bon moment tous les scénarios possibles de ce qui aurait pu lui arriver, je me mets à suivre le jeune et ses potes qui sortent l’Arak en regardant les lumières d’Amman depuis les collines, pour finir par squatter cet appartement rempli de fumée de chicha et de jeunes mâles. Marie se pointe le lendemain comme une fleur, elle qui ne s’est pas doutée que je l’ai attendue toute la nuit en me demandant où elle était. On s’était simplement donné rendez-vous un jour trop tôt.

Deuxième soir en Jordanie pour moi et on remet la session Arak ensemble cette fois. Notre hôte et guide est perdu entre deux cultures, entre Pink Floyd dont il mime tous les instruments un à un, ses expressions faciales suivant la puissance de la musique, et entre le Ramadan qui commence bientôt, une société masculine et religieuse et un peu archaïque dans laquelle ce à quoi il aspire n’a que peu de sens.

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Le grand axe en face de l’appartement nous ouvre la route de l’aventure, et on arrive rapidement au premier village. Le magasin de bricolage nous offre le pain. Plus loin sur une petite route qui traverse un parc, une famille nous oblige à venir manger le barbecue confortablement installés sur leurs tapis. Cinq minutes après avoir quitté la tribu, c’est le whisky et la bière qui nous tombent dessus avec deux jeunes ingénieurs. Trouvant sûrement le temps long avant que maman ait finit de préparer le repas, ils font 20km de détour pour aller chercher une nouvelle bière à tous, pendant que détendus par la première, nous regardons dans un vent frais le soleil couchant qui découpe les pierres du château d’Ajlun. Sous les étoiles autours du feu, j’écoute les coyotes hurler en me demandant s’ils oseraient m’attaquer. Si la Jordanie continue comme ça, je ne vois pas l’intérêt d’acheter à manger.

Profitant de ma naïveté, un conducteur parvient à m’éloigner pour prendre la main de Marie et l’emmener plus loin dans la forêt. Il comprend vite qu’elle ne veut pas et mort de honte il démarre en trombe alors que j’accours vers la voiture. C’est triste, mais c’est sûrement mieux pour une fille de ne pas se retrouver seule.

La journée de police-stop commence. En fait je pense qu’en Jordanie la moitié des gens sont policiers ou militaires, j’arrive pas à savoir si c’est rassurant. Juste avant la traversée du désert pour Azraq, impossible de chercher du pain ou de l’eau tranquille sans se faire offrir de la pastèque. Policier ou militaire, on avait une chance sur deux, alors c’est un militaire qui se propose de nous héberger. Sous le grand marabout dans le jardin, on prend place en face de trois verres de Coca et de la famille au grand complet étendu aux enfants des voisins. Je suis cloué par les vingt-quatre yeux. S’ensuit un face à face de communication intensive qui prend son envol lorsque l’on sort papier et stylo pour soutenir l’anglais de notre jeune militaire et apprendre à écrire nos noms en lettres arabes. Le patriarche roule une clope et va s’asseoir dans le jardin près du tuyau d’arrosage qui inonde ses plantes. Il se relève, change le tuyau de place, s’assoit, roule une nouvelle clope. On va imiter le cri des ânes et des chameaux qui sont garés derrière l’enceinte de la maison et quand on revient le père a changé le tuyau de place et s’en est roulé encore une petite. Au menu ce soir, poisson-frites. Du poisson dans le désert. Je me demande si c’est quelque chose qu’on fait pour les invités, un signe de luxe. Pendant ce temps, le vieux en fume une ou deux. Tout le monde dort dehors, les hommes sous le marabout, les femmes et les enfants près de la maison.

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Ce désert est assez inhospitalier et je suis pas mécontent de le quitter. Sur la route se suivent les châteaux du désert. J’imagine, somnolant, les caravanes de marchands traversant le désert faisant halte dans les châteaux. Je repense au camp de réfugiés que nous avons vu la veille, énorme, à perte de vue, tout entouré de grillage. Entre les Palestiniens et les Syriens, c’est un tiers des résidents en Jordanie qui ont le statut de réfugié.

Le fou qui nous prend après fait un peu peur… Il double tout le monde, freine aux contrôles de police en leur faisant des grands signes amicaux pour tripler son allure 500 mètres plus loin. Il me donne trois fois le téléphone pour que sa cousine qui parle anglais puisse me répéter douze fois que son oncle est un type génial. Arrivés à Madaba, la référence chrétienne de la Jordanie, on joue au jeu des différences avec les villes musulmanes. En fait, pas grand-chose par rapport aux autres villes si ce n’est la grosse église qui a le dessus sur la mosquée et les petits poissons autocollants à l’arrière des voitures. Demain, c’est Ramadan qui commence. On refuse l’offre d’hébergement de notre prochain conducteur pour aller squatter quatre murs et une terrasse entre les collines rebondies qui s’ouvrent juste assez devant nos yeux pour qu’on voit la Mer Morte. En bons intendants que nous sommes, nous n’avons pas pris d’eau et de bouffe, ce qui s’avère très bien, parce que nous avons décidé de faire le Ramadan. On désescalade notre terrasse et là, c’est la descente aux enfers. La gorge est sèche et chaque pas est dur sous le poids de nos sacs à dos, et la voiture qui sillonne jusqu’aux -427 mètres de la Mer Morte nous dépose dans une zone vide de vie. A bout de forces je guette le soleil qui disparaît côté Israélien, là où on était il y a à peine quelques semaines. L’appel du muezzin sonne la délivrance alors qu’on passe à côté des grands signes des agents de sécurité qui n’ont pas besoin de nous convaincre pour qu’on vienne leur vider leur eau et leur riz au poulet.

"Squat d'un bâtiment dans les collines au dessus de la mer Morte." "Squat of a building in the hills above the Dead Sea."

On marche cinq minutes pour trouver l’endroit le moins horrible des environs. Je bricole un abri anti soleil pour le lendemain. L’eau qui venait du tuyau avait probablement quelque chose de louche. On tombe tous malade sous un soleil qui ne nous permet aucun mouvement. On va quand même flotter le cœur lourd, la tête enflée et l’estomac en vrac. L’endroit est tellement malsain qu’on ne peut pas rester, et ce malgré notre état qui ne nous incite pourtant pas à bouer. Alors on prend la dure route du Sud pour rejoindre les hauteurs et quitter cette bassine de la mort. J’en avais beaucoup rêvé depuis le début de la Jordanie quand c’est arrivé : on s’est fait prendre en stop par une femme dans un pays musulman. Deux étudiantes qui, parce que c’est Ramadan, trouvent une occupation. L’un des classiques est de prendre la voiture et d’aller faire un tour.

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J’ai le corps tout retourné et éparpillé, mais je suis bien content quand j’aperçois notre destination le château de Karak et quand dans la ville les trois vendeurs de fruits nous offrent une cagette où poser mes fesses pour partager le repas de la rupture du jeûne. Le Ramadan est fini pour nous depuis hier, et on aura fièrement tenu un jour. La bonne nouvelle pour nous requinquer, c’est que le voyageur est exempté de Ramadan, comme la femme les jours de règles, le vieux et le jeune, ou le malade. La mauvaise, c’est qu’on est censé rattraper les jours qu’on a pas fait durant l’année qui vient. Les autres font ce qu’ils veulent, moi je les rattraperai peut-être l’année d’encore après. Ou la suivante.

Le lendemain, toujours en vrac, on rencontre deux policiers, malins comme des policiers, qui se mettent en tête de nous amener à la piscine. C’est juste une piscine en extérieur, assez sommaire dont les algues offrent de beaux reflets verts. Marie bien sûr ne peut pas découvrir un bout de peau (ce serait indécent) et se baigne donc habillée parmi les cowboys qui font des pirouettes et se prennent des plats pour impressionner la seule présence féminine. Les policiers veulent nous héberger, mais nous trouvons une combine pour qu’ils nous laissent repartir. C’est dans le prochain village qu’on découvre la technique magique. Quand je sors des toilettes de la mosquée, je vois que les autres ont disparu, et sans que j’ai le temps de m’affoler, un mec m’interpelle et me mène dans une maison deux rues plus loin où je les trouve assis autour d’un thé. Si tu as faim ou besoin d’un hébergement, il suffit d’aller traîner vers la mosquée à l’heure de la rupture du jeûne. Après le repas on est invité de maison en maison. C’est bien la première fois que je vois un polygame, et c’est tout à fait normal ici, un vieux pépé entouré de toute sa famille et qui a effectivement deux femmes. On nous dit que quand même c’est plutôt rare chez les nouvelles générations. Troisième jour de Ramadan, troisième fois que nous sommes invités à manger.

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Le jour suivant nous reprenons la route, rapidement c’est un policier qui s’arrête. Mais y’a d’autres professions dans ce pays ? Jusqu’à Al-Tafile la route est à couper le souffle. Je pose ma tête contre la vitre de la petite voiture et je rêve en voyant ces montagnes qui défilent. Elles sont beiges, vides et sèches, avec de temps à autre une tente bédouine surplombant la vallée. Je sors de ma rêverie une fois arrivés à la ville et nous trouvons vite des voitures pour le petit village de Dana. La grande vallée s’étend en ligne droit jusqu’au désert que l’on aperçoit au loin, et au commencement de cette vallée un petit village de maisons en pierres est posé sur une colline en bord de falaise. Les habitants ont déserté les maisons qui sont tombées en ruine, juste certaines d’entre elles ont été réhabilitées et transformées en hôtel. La source non loin qui alimente le village fait naître une petite rivière, l’eau y est bonne.

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Rapidement je décide que j’aime cette endroit. Après deux intenses secondes de négociation, nous trouvons un hôtel pour un dinar par personne, soit un euro vingt, acceptable même pour notre budget. J’aime nos moment sur la terrasse où l’on dore au soleil avec pour plus grande mission de préparer le café. Mohammed le petit gars de l’hôtel me fait rire, je l’aime bien aussi, il passe sa journée à nettoyer la terrasse et à arroser les quelques plantes qu’il fait pousser, et il n’a pas le sang chaud comme les autres mecs du pays. J’aime un peu moins Bilal le « manager » qui se la pète trop et essaie de draguer Marie en lui expliquant à quel point il est jeune et a réussi dans la vie, et qu’une femme ne pourrait jamais réaliser ce que lui a déjà fait. Nous restons quelques jours là pour se reposer, l’endroit à un calme magnifique. Tous les jours je demande à Mohammed si la connexion Internet qu’il nous a promit marche, et tous les jours il dit que ça va arriver. Je crois qu’il a décidé de construire tout Internet lui même, ça doit prendre du temps. Le deuxième groupe de touriste du village est un Saoudien qui vient nous apporter des abricots tous les matins, et discute avec intérêt avec nous de religion, de culture, de sexe, et ses avis sont bornés et ouverts dans un étrange mélange. Ces discussions m’amusent. Puis on fête l’anniversaire de Rémi et on fait péter le resto de l’hôtel, pas une goutte de vin, pas de gâteau, c’est bien une première, mais c’est comme ça et tout va bien.

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C’est tout pour le moment et la deuxième partie est en cours de fabrication. Pour patienter nous vous offrons un croûte-métrage avec de l’humour rigolo. A ciao banzaï !

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